L’odyssée d’une non-information second volet

Rang de pigeons

«Ceci n’est pas une information»

Magritte

La suite de l’enquête: le premier volet est à lire!

D’abord il n’y a pas d’auteur, chez Bridoz. En fait il n’y a rien, même pas à mentions légales (ce qui est illégal), à peine deux petits paragraphes au sujet de google analytics et google ads. Une recherche un peu approfondie aboutit à un administrateur anonyme, domicilié…au Panama. Il est trop tôt pour en perdre son chapeau : pas forcément de compte en banque secret derrière tout ça, simplement le propriétaire du site qui utilise « whoisguard », un système de protection des coordonnées qui renvoie automatiquement à une adresse et un numéro de téléphone panaméens. Un site comme Bridoz est en fait ce que les connaisseurs appellent un clickbait (appât à clic), un conglomérat d’articles vides, au titre criard, tapageur, jouant parfois sur l’aspect scientifique, souvent sur l’émotion (« elle se fait cracher à la gueule, et pourtant sa réaction va vous étonner »), et encore plus souvent sur la sexualisation à outrance des images (oui toi là-bas au fond, tu sais de quoi je parle).

La seule raison d’être de ces articles, je dis bien la seule, est de vous attirer sur un site et de vous y faire rester, à grands renforts de passionnants diaporamas avant/après, de chats qui pètent ou de 10 raisons pour lesquelles Jennifer Lawrence elle est vraiment trop cool. Et surtout de nichons. Car une bonne partie de votre écran est mitée de bannières publicitaires, qui rapportent de l’argent ; en bas de l’article en question, et également souvent sur la colonne de droite (et pour ceux qui poussent le bouchon, partout à la fois), il y a la rubrique « à voir aussi », « à découvrir »  ou « recommandé pour vous ». Ces espaces sont vendus ou loués par l’administrateur du site  à des gestionnaires d’espaces publicitaires (On voit très souvent les deux mêmes, Taboola et Outbrain : ce sont les équivalents numériques de JC Decaux en France, par exemple) qui à leur tour ont pour clients des marques, des magazines, des sites marchands ou même d’autres clickbaits. Les sites comme Taboola ou Outbrain proposent plusieurs qualités de services, allant de la simple location d’espace publicitaire au targeting, c’est-à-dire des pubs ou des contenus qui correspondent à votre historique de navigation (les fameux cookies). Avec différents types de forfaits, comme le forfait au clic, avec lequel l’annonceur (la marque par exemple) paye un minimum de 10$ puis un prix pour chaque clic qu’il reçoit. Outbrain ou Taboola, reçoit l’argent ainsi généré par chaque clic et en reverse une partie au propriétaire du site, qui dans toute cette histoire empoche les sous sans avoir franchement transpiré.

Ce type de service est également utilisé sur des sites un peu plus respectables, de média par exemple, qui mettent en valeur leurs autres articles du moment, pour vous faire rester sur leur page et gagner de l’argent, et c’est bien normal, les vrais journalistes, eux, travaillent pour manger. Et il n’y a pas de raisons de laisser sur le net des articles qui au même moment sont payants en kiosque…

Dans le cas de Bridoz et consorts, Il ne s’agit pas de reporters ni de pigistes, mais d’une nuée de chatons, de paires de seins ou d’histoires mièvres, qui s’abat sur votre ordinateur comme un monstrueux nuage de criquets venus dévorer vos cookies.

« Cet homme a appris 150 langues en un mois »

                                                      +image très agaçante d’un barbu en chemise à carreaux

Aux origines du torchon

J’ai voulu m’intéresser un peu à l’origine de cet article, doutant que mon dealer de non-informations se donne la peine d’écrire des articles, même vides de sens. Une simple recherche Google suffit en général à retrouver une source, moyennant un peu de temps.

Cette fois j’en perdis bien mon chapeau…Des dizaines de sites reprennent exactement le même contenu, dont certains sont très connus des réseaux sociaux*, une cohorte d’autres plus obscurs, bref, en fait toutes les pages web de grand journalisme y sont. Et c’est vrai pour les autres articles de haut niveau scientifique, tel le lubrifiant au cannabis qui donne 15 orgasmes…Et ce n’est que pour la version française.

Car bien entendu, les recherches du Professeur Kanazawa étant publiées en anglais, je doutais franchement que l’article source fût en français. La version anglaise du titre donne le même résultat. Article pompé, repompé, traduit, retraduit, coupé, ou tout simplement copié-collé. Certains changent légèrement le titre (en inversant courageusement l’ordre des mots par exemple). Avec quelques surprises, par exemple le site Spiritscienceandmetaphysics qui possède l’exacte réplique de l’article de Bridoz, avec les mêmes images, la même mise en page, une traduction mot pour mot…et un jumeau français, Espritscienceetmetaphysique.

Après la publication des deux articles de Kanazawa dans Psychology Today, on voit seulement apparaître quelques références à l’une ou l’autre étude, en somme  pas grand-chose avant Esquire, en Novembre 2013. C’est l’apparition de cet article tel quel la plus ancienne que j’aie retrouvée, ce qui ne veut pas dire que ce soit la première. En tout cas, de là, c’est l’explosion, la publication est reprise par foule d’autres sites, en toutes les langues, certains en citant honnêtement Esquire, beaucoup en se l’appropriant tout simplement, puis de nouveau quelques autres blogs en 2014, en France également. Et puis enfin la plus forte résurgence de cette irritante variole, en Mars 2015, avec une petite dizaines d’autres sites…

Les reprises successives sans aucun effort de recherche ou de compréhension occasionnent quelques perles dont vous serez juges; tout de même, ex aequo pour la palme d’or de la stupidité, Leptitbuzz et Demotivateur pour les magiques « plus de sexe nous rendrait-il intelligents » et   » En gros, le fait de se coucher tard nous rendrait plus intelligent « . Vraiment, ne rien comprendre à quelque chose qui est déjà un torchon, bravo.

Nous ne sommes plus une cible, mais un produit

Bref, en fait une non-nouveauté qui a eu beaucoup de succès et généré…beaucoup d’argent. Rapide survol : l’article d’Esquire a été partagé plus de 85 000 fois, liké sur facebook via Elitedaily presque 200 000 fois, la version Bridoz partagée plus de 150 000 fois et likée autant, etc…Chaque partage implique un nombre de liens  vers les autres articles que je ne veux pas compter, quand bien même je pourrais, provoquant chaque jour une gigantesque tornade de dollars récupérés par Outbrain, Taboola et les joyeux propriétaires de ces assemblages en carton. Tout un monde de vide.

Alors oui, j’entends bien que sur ces quelques millions de partages et de likes, il y ait une proportion sensible de second degré. C’est l’argument des consommateurs de magazines féminins/masculins/psycho, en somme : « Oui je sais que c’est débile, c’est juste comme ça, pour rigoler »…Oui oui.

Car le procédé est loin d’être nouveau, comme vous vous êtes sûrement déjà fait la réflexion. La couverture de magazine représentant une fille superbe (qui n’existe pas), auréolée de titres inspirants comme « êtes-vous dépressive », « votre mec préfère-t-il les salopes » ou encore « plus de muscles et plus de fric pour les épater », vous la voyez passer dans la rue ou à la gare depuis toujours, et…elle est toujours là!  Pour plus d’information sur la belle histoire d’amour entre les magazines et le marketing, je vous conseille l’excellent Hacking Social, qui comporte également un article très détaillé au sujet du clickbait.

L’information en packs achetés à l’avance

Pendant cette palpitante enquête, je suis tombé sur un article du Canard Enchaîné de la semaine précédente (04/03), qui parlait du rachat par Publicis (un très gros groupe de marketing et communication) d’une petite mais lucrative agence de presse, Relaxnews, pour 15 millions d’euros. Comme nous l’apprend le canard, Relaxnews est une petite boîte spécialisée dans l’info-loisirs, ou « infotainment » outre-atlantique. Pas tout à fait le genre d’article pseudo-scientifique dont j’ai parlé, mais par contre exactement ce qu’on peut trouver dans des magazines ; psycho-santé, interview de coach de stars,  retrouver la forme en 15 jours après les fêtes, les tendances littéraires de l’année…En visitant le site web de la petite entreprise, on apprend que ces articles peuvent être achetés par packs et par année. Par exemple si on achète le pack bien-être (de 4500 euros à plus de 12000 selon les options), Relaxnews fournira au client un total de 180 dépêches, très formatées elles aussi et toujours les mêmes selon la période de l’année : « Detox » juste après les fêtes, maigrir/remise en forme juste avant le printemps, idées cadeaux avant les fêtes…bref, là encore du grand journalisme.

Les clients de Relaxnews sont d’abord les sites web des grands médias : Libération, Le Monde, Le Figaro, Les Echos, L’Express etc. Du contenu « relax » pour faire rester le lecteur un peu plus longtemps, voire cliquer un peu plus loin. Mais Relaxnews a aussi pour clients des grandes marques, comme la nébuleuse LVMH, L’Oréal, Heineken, Amazon, Microsoft, Orange…Clients également de Publicis! On peut quand même deviner un peu ce qu’on risque de trouver dans les articles « idées cadeaux » ou « les objets à ne pas manquer en 2015 »…L’agence Relaxnews propose également, comme Outbrain, des services « radar », avec un algorithme qui prend le pouls des réseaux sociaux, les jauge, repère les recherches et les partages les plus fréquents, qui permettent de créer du contenu qui suit la vague, et proposent même, dans les packs les plus chers, de rédiger, mettre en page, et partager automatiquement, pour vous,  ces contenus tout cuits sur les réseaux sociaux…Le très flippant fast-food de l’information.

Je m’égare ? Absolument pas : le fil d’Ariane est toujours le même, la non-information, le repompage, les réseaux sociaux qui créent, nourrissent et recyclent eux-mêmes des contenus destinés uniquement à acheter et revendre les cookies, les clicks, et du vent. Ce fil d’Ariane, c’est nous. Enfin, surtout vous, moi je me suis fatigué à traîner mes costumes dans les sous-sols du pire de la blogosphère…pour ne rien découvrir d’illégal d’ailleurs, ni de franchement nouveau, ou même secret.

Le plus cynique, c’est que les plus friands de non-information sont parfois les plus bruyants, les antisystème à la gâchette facile, l’indignation plus rapide que l’éclair. Car la maladie est la même : exister à tout prix, partager, vite vite, s’indigner, se choquer, vite ! Lancer des pétitions avant de réfléchir, croire sans lire, être dans l’air du temps mais un peu mieux que les autres ; si on partage avec autant de gourmandise ce genre de contenu, il est fort à parier qu’on réfléchit aussi peu au reste. On voit souvent passer, entre deux réactions choquées à une actualité trop vite lue, la découverte par un lycéen du moteur à énergie infinie ou bien l’histoire de Papy Génial qui a concocté dans son garage le remède à tous les cancers, au sida et à l’herpès. Les réseaux sociaux, internet en général, au lieu d’être une libération absolue de l’information deviennent en fait la course à l’existence, une folle équipée numérique qui empêche de respirer et réfléchir, sous peine de laisser passer le train…

Slow is the new cool…

Lire un vrai journal en papier, ce n’est pas juste pour les vieux cons. Sortir de chez soi, aller au kiosque, échanger une solide pièce de monnaie contre un objet réel (ce qui exclut les magazines féminins/masculins/psycho), n’est pas le même exercice intellectuel que d’apercevoir sur son écran une dépêche à la provenance inconnue, mitée d’images et de commentaires. Un journal papier, ça traîne sur le canapé, sur la table, aux toilettes, on revient plusieurs fois sur un article…Le mécanisme d’absorption et de digestion de l’information a le temps de fonctionner,  le bon sens et la raison chers à Pascal poussent naturellement le lecteur calme à vouloir vérifier ou croiser une information importante. Car la presse papier, comme je l’ai mentionné plus tôt, n’est pas à l’abri de publier par erreur ou sciemment quelques bouses, lucratives ou non…

Le monde de l’information tend vers le numérique, vers le remplacement du support papier et vers la démocratisation (pour preuve cet article même). Alors justement, le moment est plus que jamais venu d’apprendre à lever le pied et de s’habituer à réfléchir, vérifier, traquer les sources. En somme, de rendre plus humain le temps de lecture et de réflexion. La fausse information pousse plus vite que la vraie, et grâce à internet elle est extrêmement persistante ; comme une murène elle peut rester tapie dans un mauvais blog tout sombre et, un an plus tard, bondir et mordre le partageur imprudent.

*Lesaviezvous.netLesaviezvous.infoMinutebuzz.frDemotivateurHitek.fr, lepetitbuzz.fr,  Lespotinsduquotidien

Un grand merci à Bruce Ballslap, mon expert-conseiller en informatique et micro-ondologie.

Pigeon du canal

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3 commentaires pour L’odyssée d’une non-information second volet

  1. Les commentaires sont ouverts!

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  2. Et pas un seul commentaire sur cet article ? Quelle honte. Mais c’est autoréférentiel. Un article intelligent ne suscite pas de gros trolls et des millions de commentaires. Rien. En fait, comme ton article le décrit si bien, internet n’est qu’un révélateur de la bêtise humaine, des temps monstrueux passés par chacun sur des futilités. Envie, avarice, gourmandise, luxure, en fait tous les péchés résument les clics des gens.
    Si je ne me souviens même plus comment j’ai atterri sur ton article, je l’ai lu et aimé, car c’est tellement rare un oeil critique. J’ai constaté malheureusement la même chose sur mes sites : les articles de fonds, qui parlent d’économie , qui réfléchissent par exemple sur l’arnaque des banques centrales, etc… ont 10 ou 100 fois moins de pages vues que les articles du type « comment gagner de l’argent sur ebay »..

    Et c’est en essayant d’écrire des articles de fond, en sourçant pendant longtemps, que je suis tombé dans ces caniveaux du web, ces articles bidons « comment gagner 10 000 euros par mois depuis chez vous » etc… qui sont copiés collés partout as nauseam. Leurs versions « soft » sont reprises en boucle par les faux journalistes de nos me(r)dias officiels. Bref, comme tu dis si bien, le fast food de l’information. Ça fait peur. Pas tant peur à cause des « méchants » qui nous vendent cette soupe. Mais surtout peur, parce que ca veut dire que s’ils vendent cette merdouille, c’est que ça marche… Gala et Voici, Oops et consorts ont encore de beaux jours devant eux.

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    • Oui, cette « merdouille » marche, c’est toute la tristesse…et fera toujours, toujours beaucoup plus de clics que nos fatigants articles! Je découvre à l’instant votre site, bravo pour un travail qui a l’air très pro ;). J’attends désespérément d’avoir, comme vous, la visite d’un internaute travaillant pour cuisinella et se faisant passer pour un simple quidam. Ce sera pour moi la confirmation que je suis un pro 😉

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